On vous a peut-être déjà dit qu’avoir un piano “parfaitement accordé” n’est pas possible ! C’est vrai ! C’est à cause d’un phénomène physique appelé l’inharmonicité. Cette spécificité est à relier aux cordes de piano qui sont à l’origine du son entendu. Leur capacité physique ne leur permet pas de respecter la fréquence fondamentale. L’inharmonicité explique aussi pourquoi on considère l’accordage de piano plutôt comme un art que comme une science !
Qu’est-ce qu’un bon accord de piano ?
Un bon accord de piano optimise les qualités sonores de l’instrument. On parle d’un bon accord, car l’accordage parfait n’est jamais possible. On se rapproche de l’accord parfait, mais on ne l’atteint jamais.
Le bon accord dépend de l’état général du piano et de la qualité de l’accord obtenu. Le piano joue évidemment un rôle important. Un piano mal entretenu ou avec des cordes détendues ne se rapprochera pas d’un accord parfait. Ces problèmes vont limiter sa capacité d’expression sonore. Selon l’état général de l’instrument, il est parfois nécessaire d’effectuer quelques étapes d’entretien, de réparation, voire de restauration.
Ensuite, la qualité de l’accord entre en jeu ! Si l’accordeur n’a pas réussi à atteindre et à maintenir une note cible, le rendu sonore ne peut pas être à la hauteur des attentes d’un pianiste. On dit que le piano est un instrument naturellement inharmonique.

Qu’est-ce que l’inharmonicité ?
Lorsqu’une corde vibre, elle ne produit pas seulement une fréquence fondamentale, mais aussi des harmoniques. Ce sont des fréquences supplémentaires de la fréquence de base qui enrichissent le timbre.
Dans un système “harmonique” dit parfait (le contraire d’un système inharmonique), ces harmoniques seraient des multiples parfaits : si la fréquence fondamentale est de 100 Hz, les harmoniques seraient exactement à 200 Hz, 300 Hz, 400 Hz, etc. Or, la réalité est tout autre pour un piano !
Les cordes de piano sont inharmoniques. Leurs harmoniques évoluent par rapport aux multiples parfaits mentionnés précédemment. Les harmoniques de cordes de piano sont systématiquement plus élevées que les multiples parfaits attendus. Reprenons l’exemple précédent : si la fréquence fondamentale est de 100 Hz, les harmoniques pourraient être de 200,58 Hz pour le deuxième harmonique, de 301.45 Hz pour le troisième harmonique, de 402.80 Hz pour le quatrième harmonique, etc.
Cette évolution totalement chaotique et imparfaite représente l’inharmonicité.
Qu’est-ce qui produit l’inharmonicité des cordes de piano ?
L’inharmonicité est causée principalement par 3 facteurs qui se corrèlent entre eux.
La rigidité des cordes
Les cordes de piano ne sont pas des fils infiniment flexibles. Elles ont une certaine raideur due à leur structure qui limite leur flexion. Ceci affecte leur capacité vibrante.
Le diamètre des cordes
Plus une corde est épaisse, plus l’effet d’inharmonicité est prononcé. C’est pourquoi les cordes les plus graves du piano présentent une inharmonicité plus prononcées que les aigus. On peut ici corréler le diamètre à la rigidité. En effet, les basses ont des cordes plus épaisses.
La tension élevée
Les cordes de piano sont soumises à de fortes tensions (environ 75-90 kg par corde). La tension totale sur le cadre d’un piano peut atteindre 20 tonnes ! Cette importante tension accentue la rigidité de la corde. Encore une corrélation entre les éléments !
Conséquences de l’inharmonicité sur l’accordage
L’inharmonicité des cordes a des effets majeurs sur l’accordage du piano.
Mauvaise perception de la hauteur d’une note
La perception de la hauteur d’une note est faussée. Les notes aiguës sont perçues comme plus graves qu’elles ne le sont mathématiquement, et inversement pour les basses. Si vous accordez un LA 440 Hz exactement au double de sa fréquence, soit un LA 880 Hz, il sonnera légèrement faux, comme s’il était trop bas. Si vous accordez un LA aigu exactement au double de la fréquence du LA médium (880 Hz pour un LA 440 Hz), il sonnera faux. Cette perception de désaccord vient du fait que le cerveau entend la fréquence fondamentale, mais aussi les harmoniques imparfaites. On a donc la sensation que tout sonne faux !
L’étirement de l’accordage
Du coup, l’accordeur doit compenser en “étirant” l’accordage. Cela veut dire qu’il tire les notes aiguës légèrement plus hautes et les basses légèrement plus basses que les fréquences mathématiquement justes. On parle de stretching ou de stretched tuning en anglais.
Impossibilité d’atteindre un accord parfait
Dans tous les cas, il est impossible d’obtenir un accord mathématiquement parfait. C’est pourquoi un accordeur de piano doit interpréter le son de chaque piano individuellement plutôt que de suivre les valeurs d’un accordeur électronique. Il se fie à son oreille pour juger de la justesse d’un piano. En effet, la fréquence mathématiquement juste et la fréquence perçue par l’oreille comme juste ne sont pas les mêmes.
Comment procède un accordeur face à l’inharmonicité ?
Il oublie les accordeurs électroniques
Si vous avez déjà fait accorder un piano, vous l’avez certainement remarqué, l’accordeur de piano n’utilise pas d’accordeurs électroniques. Du moins, certains s’en servent comme d’une base, mais pas comme d’une fin. L’accordage se termine toujours par une approche personnelle réalisée à l’oreille.

Il se fie à son ressenti
L’expression “des goûts et des couleurs, on ne discute pas” s’applique idéalement aux pianos. Chaque piano est différent (taille, matériaux utilisés, âge, etc.) et l’état général de l’instrument entre en compte (état de la caisse d’harmonie, tension des cordes, ancienneté des marteaux, etc.) Chaque piano a donc sa propre inharmonicité.
L’expression s’applique aussi à l’accordeur de pianos. Nous sommes tous différents. Chaque accordeur a son propre background technique, son expérience professionnelle et ses propres capacités auditives. L’accordeur va donc utiliser son instinct pour trouver le compromis idéal de justesse.
Existe-t-il d’autres instruments inharmoniques ?
L’inharmonicité n’est pas une exclusivité du piano. Tous les instruments à cordes sont impactés par l’inharmonicité, mais à des niveaux très différents.
Les instruments à cordes frottées comme le violon, l’alto, le violoncelle et la contrebasse présentent une inharmonicité très faible grâce à leurs cordes fines et souples. Cela leur permet de produire des harmoniques presque parfaites.
Les instruments à vent comme la flûte, la clarinette, le saxophone ou la trompette fonctionnent selon des principes acoustiques basés sur des colonnes d’air vibrantes. Ils ont des harmoniques vraiment très proches des multiples parfaits, leur conférant cette capacité à jouer “parfaitement juste”.
Les instruments à cordes pincées comme la guitare, et la mandoline ont une inharmonicité modérée. Elle est plus prononcée que les cordes frottées, reste moins marquée que celle du piano, parce que leurs cordes subissent des tensions moins fortes.
Les orgues produisent des sons par la vibration d’air. Un orgue génère des harmoniques quasi parfaites ! C’est l’instrument de référence historique pour l’étude des tempéraments.
Terminons avec des instruments complètement harmoniques : les instruments électroniques comme les synthétiseurs. Ils sont électroniques et peuvent générer des sons 100% harmoniques ou inharmoniques. Ce sont les paramètres définis par le musicien qui le définissent.
L’inharmonicité : défaut ou qualité ?
Doit-on considérer l’inharmonicité comme un défaut qui empêche le piano d’être parfaitement juste ? Non, cela serait une erreur, car l’inharmonicité est une des spécificités sonores contribuant à l’identité de l’instrument.
C’est une caractéristique fondamentale inscrite dans sa physique même. Elle révèle la profonde complexité de l’instrument et explique pourquoi l’accordage reste un métier complexe. L’accordeur doit à la fois avoir de l’expérience, connaître les sciences physiques et musicales, et avoir une sensibilité artistique.

